Critique sociale par Thibault Isabel du roman « Les Clarificateurs », publiée sur Facebook en avril lors de la sortie du thriller dans une version eBook. L’intégralité de la critique est disponible en suivant ce lien.

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     Eric Bourdon vient de publier son roman « Les Clarificateurs » en version électronique. Après plusieurs années de vie au format papier, ce thriller paranoïaque à mi-chemin entre « La firme » et l’univers de Stephen King est ainsi mis à la disposition du public, en accès libre et gratuit. C’est l’occasion de revenir sur le thème principal du récit : la manipulation et l’engagement sectaire.

     Le grand mérite du livre est précisément de ne pas tomber dans les clichés habituels du genre. Bien que le roman donne en définitive une image plutôt négative de l’organisation qu’on appelle « les Clarificateurs », on est loin ici du prêchi-prêcha convenu contre les « dérives sectaires », qui n’est lui-même en général qu’une autre forme de sectarisme.

     Mike, le héros du roman, n’est pas un jeune naïf en mal de repères. Ce n’est même pas un fanatique farfelu en mal de spiritualité. C’est juste un garçon curieux, qui cherche à la fois à préciser ses idées sur le monde et à faire son trou dans la société. La « secte » à laquelle il s’agrège ne propose pas des croyances religieuses abracadabrantesques, mais une simple stratégie de développement personnel, associée à des séances de coaching et au partage d’un impressionnant réseau de contacts. On est sans doute plus proche d’un groupe comme l’Eglise de scientologie que du Temple solaire ou même de Raël.

     Les Clarificateurs professent partout dans le monde une « doctrine » assez typiquement américaine : selon eux, chaque individu doit rationaliser son rapport à l’existence pour devenir plus efficace et plus performant. Mike ne cherche pas l’illumination, mais le succès. Ses coaches sont là pour l’aider.

     Et ils l’aident, en effet, non seulement en lui proposant des séances de « clarification » (c’est-à-dire une exploration méticuleuse de son univers mental), mais aussi en lui permettant de gravir les échelons internes de l’organisation et d’avancer ainsi dans sa vie professionnelle.

     Et c’est là que les choses deviennent vraiment intéressantes : le groupe des Clarificateurs fonctionne exactement comme une entreprise ! Cette « secte » est en réalité une corporation internationale du spirituel, où la religion n’est rien de plus qu’une logique managériale poussée jusque dans ses ultimes retranchements.

     Le roman explore de cette façon certains des impensés de notre époque, vouée à l’individualisme et au pragmatisme. L’idéologie managériale et le culte du développement personnel deviennent aujourd’hui une nouvelle religion. Mais cette situation génère toute une série de malaises identitaires et relationnels profonds. A qui pouvons-nous faire confiance dans un monde aussi égoïste et anonyme que le nôtre, où chacun ignore par conséquent s’il peut ou non se fier à son prochain ?

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     Plus encore, l’homme contemporain se trouve tiraillé entre deux tendances contradictoires. D’un côté, il se pense comme un individu pragmatique, passablement amoral parfois, et uniquement soucieux de maximiser son intérêt. Mais, dans le même temps, la généralisation de cet individualisme pragmatique autour de lui génère les conditions d’une aliénation totale, notamment dans le monde de l’entreprise, à travers le développement de la propagande managériale : ceux qui nous emploient veulent faire en sorte, pour maximiser leur propre intérêt, que nous nous mettions parfaitement à leur service. En même temps qu’ils valorisent en nous les individus libres et performants, ils nous obligent à mettre cette liberté et cette performance à leur service. L’individu, pourtant valorisé à l’échelle de la société, se sent alors lui-même désindividualisé par la logique collective de l’entreprise pour laquelle il travaille.

     C’est précisément ce qui arrive à Mike. Le héros ne se sent pas vraiment en confiance auprès des Clarificateurs, qui l’ont pourtant aidé à « s’émanciper » des préjugés du monde extérieur, à devenir un individu rationnel et à mieux gagner sa vie. Que cherchent véritablement ses bienfaiteurs à travers lui ? Quelles sont leurs intentions à court et à long terme ? Et qui est le mystérieux leader du groupe ? Plus Mike trace sa route au sein des Clarificateurs, moins il parvient à cerner leurs objectifs. A tel point qu’il finit par se sentir comme un simple jouet entre leurs mains, un pion dans un jeu d’échec qui le dépasse.

     Je ne vais évidemment pas déflorer le suspense du récit, qui repose en grande partie sur l’épaississement progressif du mystère. Mais ce qui se joue dans ce roman est en fait typiquement générationnel, et dépasse de beaucoup la question des sectes, qui n’est ici qu’un prétexte. Car c’est le rapport au monde de l’entreprise qui est fondamentalement en jeu, et même le rapport aux autres en général, en ce début de XXIe siècle volontiers paranoïaque.

     Il est difficile de dire si le roman prend parti pour ou contre l’organisation des Clarificateurs. Les méthodes du groupe sont indéniablement contestées, mais pas nécessairement sa philosophie ou son état d’esprit général. Le propos du livre n’est pas de dire si l’individualisme, le pragmatisme et le développement personnel sont de bonnes ou de mauvaises choses, si la logique d’entreprise est salutaire ou nuisible. Le propos consiste plutôt à s’interroger sur les contradictions d’une époque, qui se reflètent en quelque sorte dans les contradictions du héros (ou dans celles du groupe des Clarificateurs). Comment être un individu dans un monde individualiste qui aboutit parfois concrètement à la négation des libertés individuelles les plus élémentaires ? Comment rester libre lorsqu’on est exposé au désir de contrôle et de surveillance de ceux qui nous dominent dans la hiérarchie sociale ?

     C’est quoi qu’il en soit un étrange paradoxe que de promouvoir ainsi l’individu, comme le font les Clarificateurs, tout en lui enlevant dans le même temps l’essentiel de ce qui fait sa liberté, en pratique. Et c’est pourtant le paradoxe auquel la plupart d’entre nous sommes confrontés sur le marché du travail, où l’individu est roi, libéré des tyrannies traditionnelles du management hiérarchique et vertical, tout en étant perpétuellement enchaîné à ce qu’on attend horizontalement de lui, à ses objectifs chiffrés de performance, à la surveillance invisible mais omniprésente de ses collègues.

 

© Critique par Thibault Isabel, tous droits réservés.

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