Seconde partie de la critique sociale par Thibault Isabel du roman
« Les Clarificateurs », publiée sur Facebook en avril lors de la sortie
du thriller dans une version eBook. L’intégralité de la critique est disponible en suivant ce lien.

 
(dessin : Binet / Fluide Glacial)

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     L’autre aspect intéressant du roman « Les Clarificateurs » réside dans sa réflexion sur les dérives et les excès de l’opposition aux sectes. Certes, encore une fois, le roman d’Eric Bourdon montre bien tous les dangers du phénomène sectaire, lorsqu’il aboutit à brimer la liberté (souvent même au nom de la promotion de l’individu). Le roman montre aussi, comme on l’a déjà expliqué, que ce « phénomène sectaire » est en fait présent dans l’ensemble de la société, ne serait-ce qu’à travers l’« esprit d’entreprise » si cher aux nouvelles générations de managers, qui comporte à la fois des vertus d’intégration et un risque d’aliénation (exactement comme les autres formes de sectes, d’ailleurs).

     Mais l’auteur s’interroge également sur le fanatisme invraisemblable qui s’empare de bien des personnes et de bien des groupes lorsqu’il s’agit de se dresser contre le Mal, et notamment par exemple contre le Mal sectaire.

     Ceux qui luttent contre la secte des Clarificateurs, dans le livre, s’organisent en effet eux-mêmes sur un mode qui apparaît de plus en plus ostensiblement sectaire au fil du temps. Leur manière d’agir, de parler et de penser, leur obsession pour la « communication », y compris dans ce qu’elle peut avoir de plus manipulateur, finit par prendre le pas sur tout bon sens et toute raison. On soigne en fait le mal par le mal, jusqu’à se trouver soi-même totalement corrompu et perverti.

     Les méthodes d’endoctrinement utilisées par la secte des Clarificateurs ne diffèrent pas fondamentalement des méthodes d’endoctrinement utilisées par les groupes qui se dressent contre elle. Dans les deux camps, on voit se mettre en place une propagande fondée sur l’exacerbation d’émotions brutales et régressives, d’une façon paranoïaque, et l’on oppose puérilement le camp des gentils au camp des méchants, ceux de l’intérieur et ceux de l’extérieur, les purs et les corrompus. Mais à force de se méfier de ceux qui nous menacent, à l’extérieur du groupe, on en vient à se méfier de tous ceux qui, à l’intérieur même de son propre camp, pourraient un jour nous trahir et passer à l’ennemi. Plus personne ne peut faire confiance à personne. On guette le moindre signe de duplicité, dans un climat de surveillance et de délation généralisé.

     Les excès sectaires de la lutte anti-sectes ne sont qu’un exemple parmi d’autres des perversions paranoïaques de notre époque, car le phénomène social dont il est question ici s’exprime en fait de bien des manières. Chaque siècle connaît à vrai dire des tendances spécifiques à la diabolisation, et charrie de ce fait tout un cortège d’inquisitions faussement angéliques. Ceux qui veulent à toute force dénoncer le mal chez les autres sont en général les premiers à qui l’on devrait faire des reproches. Le manichéisme moral implique une simplification de la réalité. Et c’est l’obsession du bien qui conduit le plus vite sur le chemin du mal.

     Le roman d’Eric Bourdon n’a rien d’un récit didactique : c’est même là sa force et sa vertu ! L’auteur ne nous dit pas ce que nous devons penser des Clarificateurs, des associations anti-sectes, du monde de l’entreprise, etc. Tout en pointant du doigt certains excès ou certaines dérives potentiellement liés aux méthodes modernes de propagande et à leur sectarisme, le récit manifeste au fond une certaine fascination sous-jacente pour les différentes techniques de communication mises en place par les Clarificateurs (ou même par leurs ennemis, mais avec beaucoup moins de brio, d’originalité et de raffinement). Au lieu de nous apporter des réponses toutes faites, l’auteur préfère donc au final nous amener à réfléchir sérieusement sur toutes ces questions, en soulevant des problèmes et des contradictions. Et il réussit en cela très bien à nous faire méditer sur les écueils possibles de notre temps.



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     Voilà en tout cas ce que nous pourrions retenir du roman (et voilà surtout ce que j’en retiens pour ma part) : si nous nourrissons aujourd’hui une peur aussi paranoïaque et aussi phobique des sectes, c’est précisément que toute notre vie se trouve enrégimentée dans un cadre sectaire qui ne dit pas son nom. Les sectes ne sont en quelque sorte que la face paroxystique de phénomènes de groupes qui sont à l’œuvre partout autour de nous, sous des formes plus discrètes et plus insidieuses. Les pouvoirs publics, les ONG, les groupes politiques ou les lobbies, les associations de lutte contre ceci ou cela : tout le monde veut nous clarifier sur les dangers de quelque chose, sur les mérites de « ce qui est bon pour nous », comme si nous avions en permanence besoin d’une maman ou d’un tuteur pour nous tenir la main. Et tout le monde recourt aux méthodes de propagande les plus puériles et les plus dirigistes pour assurer notre conversion à la bonne parole. La communication, dévoyée en rhétorique parfois insidieuse, sectaire et aliénante, devient alors l’arme de manipulation massive utilisée par les bien-pensants, les faux rebelles et les nouveaux inquisiteurs. La meilleure chose à en tirer, par conséquent, c’est qu’il vaut mieux commencer par prendre garde à tous ceux qui entendent nous « clarifier » !

 

© Critique par Thibault Isabel, tous droits réservés.

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